A propos de Cirrus

Certains d’entre vous ont souhaité en savoir plus sur la face cachée de la vie de CIRRUS, et de ses liens avec RAM.

Marie Antoon-Joannes, extraits de mes notes. Qui est CIRRUS ? Pourquoi vit-il dans la rue, à vingt ans ? Pourquoi ne parle-t-il pas ? Où dort-il ? Est-il heureux ou malheureux ? De quoi vit-il?

Là, soudain, il ne reste que la vision de cette petite plume blanche qui orne la chaussure de CIRRUS, et de mon porte-plume Mont Blanc qui jette des mots sur la page de mon Moleskine noir. Joli porte-plume. Joli carnet. Joli rêve. Beau ciel bleu quelquefois envahi de cirrus, en cet été 2013, l'année où naît Cirrus en moi. Et si Cirrus savait parler, que me dirait-il de son histoire ? Je vois surgir des images. Des couleurs. Des costumes. Du drame, oui, mais immergé dans un univers qui stimule le rêve, parce qu’il serait la clé de la liberté, ou encore, le chemin vers la possibilité de créer sans se soucier du regard d’autrui. De vieux souvenirs d’enfance remontent à la surface, de ceux qui marquent à vie : Fellini, Vittorio De Sica… La Strada, Miracle à Milan, Le Voleur de Bicyclettes…

Ensuite, je me ballade dans Bruxelles, marchant sur les traces de Cirrus. Une dualité se dessine clairement devant mes yeux. Des gens trop pressés qui courent vers le métro, les bureaux. Et des gens qui ont tellement trop le temps qu’ils en perdent la notion d’exister. Des chômeurs, des SDF, des vieillards que personne ne regarde. Je vois des boutiques qui affichent des pancartes « fermé pour cause de.. ». Et j’entends des commerçants qui se plaignent de la crise. Je vois de jolies affiches avec de très jolies femmes à moitié nues qui font l’amour avec une bouteille de parfum hors de prix. Et aussi des jeunes filles en jean moulant qui n’arrêtent pas de parler à je ne sais qui, dans leur GSM. Et des garçons qui regardent les jeunes filles, pas celles qui passent, mais d’autres, qu’ils regardent sur des écrans. Pratiquement pas de verdure. Des parcs, oui, mais avec des interdictions de marcher sur les pelouses. Et là, petit à petit, je me sens dans la peau de Cirrus, surtout au moment où j’aborde le canal de Bruxelles, ce contraste soudain entre le brouhaha de la ville et le silence placide de l’eau que surplombe de temps à autre une mouette, belle comme un cerf-volant. Il y a mille raisons de ne plus jamais vouloir parler. D’avoir la rage au ventre, de détester la borne de pointage. Mais tout autant de raisons de vouloir vivre. Et d’être heureux. Pour qui ? Pourquoi ? Ce personnage-là, pourquoi il ne parle plus ? Parce qu’il a parlé, un jour, je le sais depuis le commencement. Et pourquoi il aime vivre ? Petit à petit, mon Moleskine est noir de notes. Je ne peux m’empêcher de penser à Gelsomina et Zampano, que j’ai revus dans un vieux ciné près de La Sorbonne. 

Le personnage de Cirrus me permet d'explorer la question des secrets de famille, ces drames personnels écrasants, mais aussi, l’incommunicabilité entre des proches, devenus à la longue des « ennemis intimes », ou, au minimum, des individus vivant en juxtaposition sous un même toit, sans qu’aucun ne puisse plus exprimer devant l’autre ses désirs intimes. Le triangle familial traditionnel – père, mère, fils – prend ici des allures de triangle des Bermudes (par ailleurs appelé aussi « Triangle du Diable »), car bien des choses ont étrangement disparu depuis qu’un seul regard de Cirrus, tout jeune adolescent, a été posé par inadvertance sur une scène intime entre son père et sa maîtresse. Cirrus en perd littéralement la langue, il devient aphasique. Cette disparition de la capacité de parler de Cirrus est à mettre en parallèle avec ce ce que lui a dit son père. L’adolescent a exécuté le diktat à la lettre : « Ne dis rien à ta mère ! Bouche cousue ! ». L’univers étranglé de la maison familiale aspire un à un les rêves comme ce lieu couvert de mystère de l’Océan Atlantique engloutissait les navires qui se hasardaient par là. On en vient à conclure que Cirrus a fui la maison dès que la loi l’y a autorisé, pour échapper à l’engloutissement de son être dans l’habitude et les regrets, entre le poisson rouge, le canari et la table à repasser. Puis, en final, on ne conclut rien. On reste avec ses questions. Les choses se passent-elles mieux dans la rue ? Dans le monde ? Les nouvelles à la radio sont alarmantes, et les citadins ont triste mine. Seul un SDF, poussé par un désir enfantin, sort du rang de temps à autre. Mais alors ? Quelle est l’intention cachée de toute cette histoire ?  Une démonstration de plus de la pénibilité de la condition humaine, rien de plus ? Ce n’est pas ce que semble exprimer Cirrus, porteur d’un message plus réjouissant. Il a vingt ans, il vit dans l’ancien dépôt de son père, aujourd’hui désaffecté, mais surtout aussi, dans la rue. En dehors du fait qu’il gagne sa vie en donnant des spectacles improvisés dans son « Cirrus Circus », il reçoit régulièrement les petites économies que son père parvient à dérober en catimini au budget du ménage. Pour le reste, il vit de bouts de ficelle, et de toutes sortes de créations de rêve qu’il fabrique avec des matériaux de recyclage glanés dans la rue. Et Cirrus ne ferme pas la porte entièrement à ce père qui ne s’est jamais remis de ses déboires. Il établit avec lui un dialogue sans paroles, empreint de tendresse et de questionnements, qui permet à l’un et à l’autre de puiser au-delà des tabous, des convenances, des règles et des normes établies par la société, de toucher à la racine des rêves, et d’imaginer des rencontres humaines aussi improbables qu’émouvantes, quand tout cependant semble exiger le contraire.

Cet au-delà des mots, symbolisé par l’aphasie de Cirrus, obligé d’exprimer ses émotions à travers ses créations, rendent dès lors ses pensées secrètes bien plus accessibles que ne le sont celles des beaux parleurs, ou des adeptes de la langue de bois. Cette expression visuelle apporte non seulement une dimension poétique, mais aussi, une philosophie profonde : « Si vous voulez savoir la vérité, écoutez les fous», ou, en l’occurrence : « Sachez déchiffrer leurs œuvres. »